QUINCEANEROS – résidence à Oaxaca

Quinceañeros

À la fin de l’année 2018, nous sommes partis en résidence artistique au Mexique dans la région de Oaxaca dans le cadre des Rencontres Photographiques de Guyane. Nous savions déjà que nous souhaitions travailler avec des adolescents autour du concept du déguisement, thèmes de prédilections de nos photographies en général. Une fois sur place, nous avons passé plusieurs semaines à explorer la région, à nous documenter sur les spécificités culturelles et à nous imprégner de son atmosphère ni tout à fait familière, ni tout à fait étrangère.

Les photographies de cette série sont plus mesurées que celles que nous avons l’habitude de réaliser, en effet, nous trouvant dans un lieu dont nous ne maîtrisions pas bien les codes, il était plus glissant de tenter de les détourner comme nous aimons le faire en Guyane ou en métropole.

« Quinceañeros », masculin de quinceañeras terme désignant les jeunes filles de 15 ans qui fêtent grandement le passage de l’enfance vers l’âge adulte, est une série d’images qui parle de jeunes hommes en construction, de ce moment charnière de la vie au cours duquel on se cherche, testant les identités un peu comme on se déguise, avant de finir par trouver et accepter la sienne.

Une importante part de l’économie de l’état de Oaxaca est basée sur la fête. En effet, outre les baptêmes, anniversaires, fête des quinze ans et autres événements privés, il y a toujours un grand homme, une vieille bataille, un saint ou encore les morts à célébrer. Ces fêtes sont l’occasion de se parer, de re-vêtir le costume de l’Autre.

Il est fréquent de croiser en ville des Quinceaneras, vêtues de grande robes de princesse entourées de leur prétendants en pleine séance photo dans les rues. En célébrant ainsi leurs quinze ans, ces jeunes filles marquent officiellement leur passage de l’enfance vers l’âge adulte.

Il n’existe pas de cérémonie de ce type pour les garçons, nous avons donc interrogé ceux que nous avons rencontrés et qui ont bien voulu se prêter à nos portraits. Y a t’il des rituels qui leur sont propres, des actes précis qui ont fait qu’ils se sentent ou se sentiront adultes ?

Nous avons essentiellement travaillé avec des garçons, pourtant la féminité est loin d’être absente de ces portraits de jeunes hommes, à peine sortis de l’enfance parfois et dont certains aspirent même à devenir femmes.

Chaque portrait a été élaboré avec des éléments racontant ce que la personne avait bien voulu nous livrer d’elle-même mais aussi rappellant les circonstances de notre rencontre.

Ces jeunes gens qui ont posé pour nous ont en commun une énergie créatrice puissante et assez pluridisciplinaire puisque tous sont capables de jouer d’un instrument, de danser, de créer, confectionner, masque et costume. Tous ont également à coeur de faire perdurer leurs traditions et rejettent tout ce qui est « gringo » « américain » (tout en buvant du coca cola avec excès et arborant fièrement des marques de ce pays voisin du leur).

Nos images représentent un moment magico-merveilleux solennel, un rituel de passage oscillant entre réalité et fantasme. Nous avons choisi de les photographier en fin de journée, peu de temps avant que le jour ne laisse place à la nuit. Le ou les personnages sont vêtus d’éléments de costumes traditionnels, de déguisement et autres vêtements plus quotidiens. Ils posent dans des lieux où ils aiment se réfugier, où ils sont hors de portée de l’autorité parentale. Au contraire, nous avons proposé à certains de poser avec l’un de leurs parents, souvent ceux qui étaient venus à notre rencontre en compagnie de ce dernier. Nous avons évoqué ainsi le changement de nature de la relation.

POILS, SUEUR & PAILLETTES – docu

« Je suis arrivée en Guyane avec mes parents et ma soeur en février 1995. Je venais de fêter mes cinq ans et le carnaval battait son plein. Nous logions provisoirement dans un studio attenant au bureau de ma mère en plein centre ville. Nous étions donc situés idéalement pour une immersion totale dans le carnaval cayennais. Je me souviens de l’agréable caresse des mains gantées des Belles de la Madeleine, du gros derrière des balayeuses, des monstrueux gorilles en bleus de travail qui prenaient un malin plaisir à faire hurler ma petite sœur de terreur. Mais je me rappelle surtout de ces vilains messieurs suants et hirsutes méchamment tartinés de rouge à lèvre, coiffés de perruques échevelées, boudinés dans leurs bas résilles. Ils n’avaient guère fait d’effort pour camoufler jambes velues et barbes et titubaient sur des talons aiguilles trop petits pour leurs gros pieds. Avançant en groupe compact à petits pas tels les soldats d’une armée infernale, ils frappaient dans leurs mains en chantant des refrains obscènes. Du haut de mes cinq ans, j’avais déjà bien conscience de leur marginalité et de l’obscénité de leur comportement. Ces touloulous sales me répugnaient autant qu’ils me fascinaient. Je les observais le plus discrètement possible de peur d’être prise à parti et entraînée dans leur tourbillon de sueur, de poils et de confettis. »

Le terme « touloulous sales » désigne des personnes en petits groupes désorganisés voire seules, souvent jeunes et essentiellement des hommes qui se déguisent à peu de frais et défilent de façon spontanée dans les rues de Cayenne.

Ces personnages percutants et obscènes sont souvent décriés, méprisés ou ignorés des autorités carnavalesques et des media. Leur pratique spontanée et subversive semble pourtant être l’essence même du carnaval guyanais, intimement lié au passé colonial de cet endroit. Importé par les Européens, les esclaves se sont approprié la célébration du carnaval. Ils se grimaient avec ce qu’ils trouvaient : de la farine, des morceaux de tissus, de vieux vêtements de leur maîtres… La pratique du déguisement des touloulous sales qui composent leur costume avec peu de moyens (vêtements de travail des parents, robe de la mère ou de la soeur…) fait finalement écho à celle des esclaves, aux prémisses du carnaval guyanais.

Force est de constater que le travestissement en « femme » est le déguisement de prédilection des Touloulous Sales. Durant les jours gras, qui achèvent le carnaval les festivités s’intensifient. Le lundi, consacré aux « Mariages Burlesques », met à l’honneur l’inversion des genres. Les femmes sont également invitées à se déguiser mais semblent clairement moins se délecter de leur travestissement en messieurs. Les hommes n’attendent pas ce jour à thème et sortent tous les jours de carnaval vêtus des tenues les plus affriolantes qui contraste avec ces corps masculins. Loin de les féminiser, ces accoutrements exacerbent leur virilité.

PARADE TROPICALE

Faire le portrait de l’Autre c’est proposer son point de vue, sa vision du sujet représenté. Les images que nous fabriquons sont notre interprétation des choses et le regard que nous portons sur les personnes est tout à fait subjectif.

Notre oeuvre est particulièrement ancrée en Guyane Française où nous vivons et travaillons. Morceau d’Europe en Amérique du Sud, c’est une terre historiquement multiculturelle. La notion d’exotisme y prend donc tout son sens en tant que point de vue. La multiplicité des cultures sous-entend des regards également multiples : ce qui y est exotique aux yeux de certains sera d’une banalité affligeante aux yeux des autres.

Nous sommes tous les deux arrivés en Guyane à l’âge de 5 ans. Notre métissage, fruit d’une enfance et une adolescence passées dans ce pays, est invisible et nous restons d’invétérés petits Blancs fraîchement débarqués aux yeux de ce qui ne nous connaissent pas. L’environnement dans lequel nous avons grandi nous a cependant permis de prendre conscience très tôt du fait que la pensée occidentale, si elle domine institutionnellement, n’est pas la seule façon d’observer le monde. De fait, l’articulation entre les cultures dans lesquelles nous avons baigné nous a toujours inquiétés et irrigue notre travail de manière plus ou moins réfléchie.

Si nos images sont totalement mises en scène, elles se nourrissent du réel. Nous sommes très attentifs aux personnes et situations que nous observons au quotidien. Nous fusionnons ainsi sans complexe le registre de l’icône, figée, mythique, celui de la carte postale, séduisante et racoleuse, au trivial et à l’anecdotique. Par la transposition, la décontextualisation, le décalage entre nos sujets et la manière dont nous les mettons en scène (posture, décor, costume, activité…) nous tentons de mettre en lumière la poésie et l’humour qui se dégagent de petites choses du quotidien sur lesquelles il est rare de se pencher.

Notre travail plastique aborde des thèmes « sérieux » tels que l’Autre, le genre, l’identité ou encore l’histoire des colonisations mais nous tenons à les traiter avec frivolité et légèreté. Cette manière d’opérer offre à mon sens plus de liberté au spectateur dans la lecture de nos images. Nous tentons de proposer non pas une opinion mais un chemin de pensée.

Au delà de la fantaisie, nous tentons d’amener le spectateur à s’interroger sur les similitudes de nos images en apparence kitsch et colorées avec des situations bien réelles et parfois graves. De même que les représentations exotiques, charmantes et légères en surface, révèlent finalement des rapports de domination.

Le travestissement est l’un de nos outils de prédilection pour aborder des sujets tels que l’identité par opposition à l’altérité. Le déguisement est une affaire sérieuse que nous assimilons à un rituel, un syncrétisme de la fascination pour l’altérité et de l’affirmation identitaire. On choisit bien souvent les attributs de son déguisement en opposition à sa propre identité, on construit par ce biais un personnage qui n’a rien de réaliste et qui est une ré-interprétation de notre vision de l’Autre

Par contraste, nos personnages souvent stylisés jusqu’à l’absurde, les scènes excessivement sophistiquées laissent transparaître, et mettent en valeur, l’humanité du modèle qui a bien voulu se prêter à notre jeu.

Texte rédigé avec le concours du précieux Paul Andriamananarasoamiaramanana